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3. Exploration, histoire et recherche archéologiqueAvant de présenter les recherches des premiers archéologues qui ont oeuvré sur l'île St. Laurent, il nous semble nécessaire de détailler quelque-peu les événements exploratoires principaux qui ont induit l'entrée des insulaires - les Yuit - dans leur Protohistoire. A plus d'un titre, cette phase de transition est importante tant par les problèmes d'acculturation qu'elle à engendrées que par le fait que les débuts de la recherche archéologique s'intègre chronologiquement dans cette phase. Lors de la découverte de l'île par les navigateurs et explorateurs occidentaux, le mode de vie des autochtones de l'île St. Laurent (et d'autres régions côtières de la Tchoukotka et de l'Alaska) est essentiellement basé sur une économie de chasse aux mammifères marins (phoque, morse et baleine) et de cueillette, ainsi que sur une occupation côtière sédentaire du sol. La vie sociale et politique est grandement orientée selon ces facteurs économiques et territoriaux. Ce mode de vie, élaboré dans ces régions dès le début de notre ère, est resté pratiquement inchangé pendant près de 20 siècles, comme en témoignent les vestiges matériels découverts à ce jour. Et c'est en l'espace de quelques cinq décennies que ce mode de vie millénaire a été supplanté par les apports de la civilisation occidentale. 3.1 Histoire de la découverte de l'île St. Laurent par les OccidentauxLes événements qui ont menés à la découverte de la région béringienne par les navigateurs et explorateurs occidentaux ont été presque exhaustivement présentés par Collins (1937:15-24), et nous en résumons ici les lignes maîtresses telles qu'il les a décrites. Une présentation et une analyse complète et détaillée de ces événements a été produite par Ray (1975). 3.1.1 Zemen DezhnevL'île St. Laurent est inconnue des cartographes occidentaux jusqu'au début du 18ème siècle. En 1648, une expédition maritime dirigée par le cosaque Zemen Dezhnev part de l'embouchure du fleuve Kolyma, passe le détroit de Béring en contournant le cap Est (le point le plus oriental du continent eurasiatique), puis rejoint finalement l'embouchure du fleuve Anadyr. Dans ce périple, la côte de l'île St. Laurent n'a apparemment pas été aperçue par les explorateurs, ni d'ailleurs la côte du continent américain. Pourtant, Müller (cf. Müller 1761), l'historien qui retrouva le rapport manuscrit de Dezhnev dans les archives de Yakoutsk en 1736, décrit une carte dessinée à partir de données obtenues par des Tchouktches et recueillies par Dezhnev. La description fait état de l'existence de deux îles au large des côtes de la Tchoukotka, entre " Tchukotskoy Noss " (péninsule des Tchouktches) et " Anadyrskoi Noss " (certainement l'actuelle district de Provideniya). Les habitants d'une de ces îles " ...speak their own Language, wear Cloaths of Duck-skins, and live by catching Sea-Horses and Whales ; and, as the Island is without Forests, they boil their Provisions with Train Oil " ; (Müller 1761, cité par Collins 1937:17) les habitants de l'autre île " ...have Teeth set through their Cheeks ; they live in fortified Places, and are also cloathed in Duck-skins. " (Müller 1761, cité par Collins 1937:17-18) Ces descriptions font immanquablement état d'îles peuplées par des Eskimo Yupik (labrets en ivoire, vêtements de peau d'oiseaux, lampes à graisse, chasse aux grands mammifères marins). Collins associe les " fortified Places " de Müller avec les " villages of stone houses, built into the hillside " des Yuit des îles Diomèdes (Collins 1937:18). Ces " fortified Places " pourraient aussi être les habitats de hauteur, construits en pierre, répertoriés par Bandi sur les promontoires côtiers du sud-ouest de l'île St. Laurent, entre les baies Boxer et Kongok (Bandi et Bürgi 1971-72:111-115 ; Bandi 1991, 1995) ; ces structures étaient certainement aménagées pour se protéger des raids des guerriers Tchouktches. Collins considère que la première île décrite par Müller pourrait être St. Laurent (Collins 1937:18), mais plusieurs autres îles pourraient correspondre : Ratmanov (ou Grande Diomède) et Petite Diomède localisées sur le détroit de Béring, et peut-être aussi Arakamchechen et Ittygran, situées plus près de la côte. Une chose est certaine : ces îles, décrites par des informateurs tchouktches, n'ont pas été visitées, ni probablement même aperçues par l'équipée de Dezhnev, et la carte qui a été dessinée a posteriori ne rend pas leur localisation plus certaine. 3.1.2 Vitus BéringLes expéditions maritimes russes subséquentes, destinées à déterminer la relation entre les continents asiatique et américain, échouent dans leurs tâches jusqu'aux fastidieuses expéditions du capitaine de flotte Vitus Béring (1681-1741), ordonnées par l'Empereur Pierre le Grand en 1724. La première, entre 1725 et 1730, ne répond pas à la question de l'éventuelle connexion entre Asie et Amérique, mais rapporte de nombreuses informations d'ordre géographique, ainsi que la première carte présentant avec quelque précision les contours des côtes de la mer d'Okhotsk, de la péninsule du Kamchatka, de la région d'Anadyr et de la péninsule des Tchouktches. Durant ce périple, Béring découvre une île dont l'existence lui avait été indiquée par des chasseurs tchouktches ; il la dénomme Saint Laurent en l'honneur du jour de la découverte, le 10 août 1728. Béring rapporte que " ...[we] found on it a few huts but no people, although I twice sent the midshipman to look for them. " (Golder 1922-1925, cité par Collins 1937:17 ; ajout de l'auteur entre parenthèses droites) La seconde expédition de Vitus Béring, en 1741, longe l'archipel des Aléoutiennes et atteint le continent américain près du cap St. Elias. Plusieurs expéditions commerciales lui emboîtent le pas dans les Aléoutiennes, régions riches en fourrures, ce qui déclenche véritablement la ruée vers " l'or mou " du sud de l'Alaska (Collins 1937:18). 3.1.3 Lieutenant SyndEn 1764-1768, le lieutenant Synd dirige une expédition officielle de la marine russe. Dans la mer de Béring, il cartographie plusieurs îles totalement inexistantes ; certaines sont les reliefs montagneux de l'île St. Laurent, et subséquemment, l'île apparaît quelques temps sous le nom d'île Synd sur les cartes russes (Collins 1937:18). 3.1.4 James CookEn 1778, le capitaine Cook (1728-1779) aperçoit la côte occidentale de l'île St. Laurent ; il dénomme ces terres " Anderson's Island ". Plus tard la même année, il approche de la partie orientale de l'île qu'il trouve habitée et qu'il appelle " Clerke's Island ". Au même moment, il observe un des îlots Punuk au sud-est de la grande île, qu'il trouve également habité (Cook et King 1784, cité par Collins 1937:18-19). 3.1.5 Joseph BillingsLa visite suivante à l'île St. Laurent a été faite en 1791 par l'expédition du commodore Billings, envoyée par l'impératrice de Russie. De cette expédition, seul le témoignage du secrétaire de Billings a été publié (Sauer 1802), mais aucune information particulière au sujet de l'île n'y est fournie (Collins 1937:19). Cet équipage a approché des sites de Siknik et de Kiyalighaaq (Kialegak), mais n'est pas entré en contact avec leurs habitants (Ackerman 1961:11-12) 3.1.6 Otto von KotzebueDurant l'été 1816, Otto von Kotzebue (1787-1846) contourne l'extrémité occidentale de l'île ; l'été suivant, c'est autour de la partie orientale qu'il navigue. Son navire accoste la côte sud-ouest le 27 juillet 1816, et le débarquement qui s'ensuit donne lieu à de nombreuses observations dignes d'intérêt au sujet des autochtones, pour qui ce fut le premier contact direct avec des Blancs. Von Kotzebue aperçoit des tentes et des gens sur la côte ; il mouille deux barques, dont les équipages sont " well armed with pistols, sabres, and guns ", (Kotzebue 1821, cité par Collins 1937:19) et peu après, il est approchés par une baïdare [N.D.A. : terme d'origine tchouktche désignant la barque en peau de morse à armature en bois ; équivalent en yupik : umiak] chargée de dix îliens se présentant sans peur apparente. La suite de la rencontre comprend des échanges de salutations et de présents, puis von Kotzebue poursuit son chemin vers la plage, ce qui entraîne la fuite d'une partie de la population féminine vers les collines. Von Kotzebue relate ensuite la situation de ce campement : " This place appeared to us to be visited only in the summer, when the islanders employ themselves in the whale, morse, and seal fishery, as we perceived no settled dwellings, only several small tents, built of the ribs of whales, and covered with the skin of the morse, which indicate only a short stay. A deep cellar dug in the earth, filled with train-oil, blubber, dried seals' flesh, and morses' teeth, likewise shows that they only collect their winter provisions here. " (Kotzebue 1821, cité par Collins 1937:19) Selon les informations des Yuit, le village permanent [probablement Pugughileq] se trouverait à l'ouest de ce campement d'été, derrière un promontoire, ce qui est confirmé par l'arrivée d'une barque venant de cette direction, dirigée par deux femmes. Pendant que les naturalistes de l'expédition découvrent les montagnes avoisinantes, von Kotzebue est invité dans une tente où il remet des cadeaux à ses hôtes et se restaure. La visite de la tente se termine sur des danses. Ensuite, von Kotzebue décrit sommairement le paysage, la végétation et les armes des autochtones ; il précise aussi la part d'objets importés (métal et verroterie) obtenus des Tchouktches de la côte sibérienne (Kotzebue 1821, cité par Collins 1937:20). A la fin du mois de juillet, le navire de von Kotzebue quitte le cap Sud-Ouest et longe la côte occidentale jusqu'au cap Nord-Ouest. Les navigateurs aperçoivent le village [Sivuqaq (Gambell)] localisé à la base du promontoire rocheux. A ce moment, les villageois mouillent trois barques chargées chacune d'une dizaine d'hommes. Non loin de l'embarcation des nouveaux venus, les Yuit entonnent un chant monotone, puis un personnage central se lève, tenant un chiot noir à bout de bras ; il dit quelques paroles et sacrifie le chiot d'un coup de couteau. Par la suite, quelques autochtones montent à bord du navire de von Kotzebue (Ibid.:21). Le 10 juillet, von Kotzebue jette l'ancre au large de Kiyalighaaq (Kialegak), le village qui se trouve près du cap Sud-Est. Lorsqu'il fait mettre les barques à l'eau, il observe la fuite d'une partie des villageois, chargés de bagages, vers les montagnes. Sur la plage, les occidentaux sont accueillis pas une vingtaine d'hommes en armes. L'ambiance n'est pas très conviviale, ce qui empêche von Kotzebue d'inspecter le campement. Il tente d'obtenir des informations orales et apprend que les habitants de cette région commercent avec les habitants de la Tchoukotka. Pendant la discussion, une barque autochtone approche le long de la plage, tractée par des chiens ; l'équipage de cette barque revient apparemment de Tchoukotka et montre une partie des objets obtenus lors d'échanges. Von Kotzebue rapporte que les autochtones dénomment " [...] the inhabitants of the continent of America their brethren ; and they have a constant intercourse with them, and their language is also the same, their seems to be no doubt that these people are of American origin. " (Kotzebue 1821, cité par Collins 1937:22) Cette affirmation semble être la première interprétation occidentale de l'origine américaine des Yuit de l'île St. Laurent. Bien que des contacts entre les Yuit de l'île et la côte de l'Alaska continentale aient pu exister, il semble qu'ils soient restés très rares jusqu'à l'instauration des transports réguliers par bateau, au début du 20ème siècle. Les relations que les Yuit de l'île St. Laurent entretiennent avec la côte de la Tchoukotka sont bien plus approfondies et régulières que celles qu'ils ont pu avoir avec les population eskimo du continent américain. Rappelons que la distance entre l'île St. Laurent et le continent américain est très importante (env. 190 km) et ne se prête donc guère à une navigation en barque traditionnelle, contrairement aux quelques 75 km qui séparent Sivuqaq (Gambell) du Cape Chaplin (Chaplino). Lorsque les explorateurs quittent le cap Sud-Est, ils reconnaissent l'île [Punuk] que Cook avait reportée sur sa carte ; mais cette fois, von Kotzebue observe l'étroit chenal qui sépare les deux îlots distincts. 3.1.7 Lieutenant ShishmareffEn 1816-1817 et en 1821, le lieutenant Shishmareff, qui accompagnait von Kotzebue, procède au relevé des côtes de l'île St. Laurent (Collins 1937:22). 3.1.8 Baleiniers et navires marchandsDès 1848, le premier baleinier américain traverse le détroit de Béring. Son succès est tel que dès l'année suivante, de nombreux baleiniers suivent la voie et instaurent une nouvelle zone d'importance pour la chasse à la baleine. Les accostages de Blancs se font alors courants sur les côtes de l'île St. Laurent, mais les résultats de ces visites ne sont jamais rapportés ; il en est de même pour les escales subséquentes des navires marchands (Ibid.:22). 3.1.9 Adolf Erik NordenskjöldLe 31 juillet de l'année 1879, le navire suédois " Vega ", commandé par le lieutenant Nordenskjöld (1832-1901), fait une courte escale sur la côte septentrionale de l'île St. Laurent. Il vient de trouver le passage du Nord-Est, entre le nord de la Norvège et le détroit de Béring, dans un périple qui dura plus de douze mois. Il ne stationne que peu de temps à environ quinze kilomètres de Kukulek, probablement dans la baie Kiveepuk (ou peut-être dans la baie voisine de Koomlangeelkuk). Nordenskjöld rapporte quelques informations au sujet des habitants de l'île, notamment au sujet de leurs relations avec les Tchouktches, de leurs traditions vestimentaires, de leur apparence (parures, coupes des cheveux, tatouages) et de leurs habitats d'été et d'hiver. Il relate aussi l'inspection superficielle d'une tombe, et rapporte des informations au sujet de la topographie, de la couverture végétale et de la faune. Il note l'absence du renne, et le fait que les Eskimo de l'île n'utilisent pas le kayak. Le 2 août, le " Vega " reprend sa navigation vers la Suède, où elle arrivera en avril 1880 (Edel et Sicre 1996:382-385). 3.1.10 Famines de 1878-18803.1.10.1 Découverte du désastre de Kukulek par HooperEn 1880, le capitaine Hooper, commandant le vapeur fiscal américain " Corwin ", fait escale sur l'île St. Laurent et rapporte la mort d'un grand nombre d'Eskimo durant les deux hivers 1878-79 et 1879-80. Globalement, il estime que deux tiers de la population insulaire de 1500 autochtones est décédée (Collins 1937:22). Hooper trouve le village de Kukulek, sur la côte septentrionale, déserté de tout habitant. Hooper rapporte qu'il a trouvé le village " with sleds, boat-frames, paddles, spears, bows and arrows, &c., strewn in every direction. " (Hooper 1881, cité par Collins 1937:22) L'équipe du " Corwin " n'aperçoit aucun cadavre, mais la visite se fait de nuit. Ils apprendront plus tard à Sivuqaq (Gambell) qu'aucun habitant de Kukulek n'a survécu (Collins 1937:22). 3.1.10.2 Décimation de Kukulek dans la mémoire autochtoneCet épisode macabre, qui a mené à l'abandon de Kukulek et d'autres agglomérations de l'île, est resté dans les mémoires de certains anciens ; Ronald Kingeekuk (Kingikaq), né en 1924 à Gambell (Sivuqaq), relate des souvenirs transmis par sa grand-mère Aqaa : " I think that some kind of epidemic struck the villages on the island and most of the people were lost, perhaps within a year's time. Only Gambell survived. All the other villages were wiped out. That's what she said. Even though Gambell lost many of its people, it survived. I think Kukulek was hit by that epidemic. People died right where they laid in their underground homes. I think Kukulek was wiped out not too long ago. " (Kingeekuk 1987:27) un autre témoin local, Bobby Kava (Kaava), né en 1910, raconte sa vision d'enfance du village de Kukulek quelque quarante années après ces faits tragiques : " When you
looked out toward Kukulek from here, you could see posts all over the place.
There were a lot of meat racks there before they fell apart. (Kava 1987:161-163) 3.1.10.3 Situation entre Kukulek et SivuqaqLe vapeur " Corwin ", après sa visite nocturne de Kukulek, reprend la mer pour Sivuqaq (Gambell), une agglomération importante située près du cap Nord-Ouest (Hooper 1881, cité par Collins 1937:22). En chemin, l'équipage fait escale dans deux autres villages de la côte septentrionale : " At Cape
Siepermo [...] we found the village deserted [...]. I counted fifty-four dead
bodies ; and, as these were nearly all full-grown males, there can be no doubt
that many more died. The women and children doubtless died first, and were
buried. Most of those seen were just outside the village, with their sleds
beside them, evidently having been dragged out by the survivors, as they died,
until they, becoming too weak [...], went into their houses, and, covering
themselves with skins, laid down and died. In many of the houses we saw from one
to four dead bodies. [...] I estimate the number of dead at this place at one
hundred and fifty. (Hooper 1881, cité par Collins 1937:23) 3.1.10.4 Observations d'Edward W. NelsonEn juillet 1881, le " Corwin " retourne à l'île St. Laurent. Hooper est accompagné par Edward W. Nelson, à qui l'on doit une des plus importantes collections ethnographique des ethnies béringiennes (cf. Nelson 1899), et John Muir (cf. Muir 1917), un voyageur américain. Ils débarquent très probablement dans le hameau visité deux ans auparavant par l'expédition de Nordenskjöld, c'est-à-dire à quelques kilomètres à l'ouest de Kukulek. Ils y trouvent : " [...] two houses, in which, wrapped in their fur blankets on the sleeping platforms, lay about 25 dead bodies of adults, and upon the ground and outside were a few others. " (Nelson 1899:269, cité par Jolles 1995:226, note 7) Puis ils se rendent à Kukulek : " [...]
where there were 200 dead people. In a large house were found about 15 bodies
placed one upon another like cordwood at one end of the room, while as many
others lay dead in their blankets on the platforms (Ibid.) Les observations macabres de Nelson correspondent très bien à celles que Geist et Rainey (1936:77) ont faites lors des fouilles de Kukulek (Kukulik), notamment dans la ruine moderne de la tranchée de sondage et dans la maison moderne n°3 : " [...] in
the first house excavated in the test cut, thirty-four human skeletons were
found. These were found on the wooden sleeping platforms which paralleled the
walls. [...] (Geist et Rainey 1936:77) Il est même possible qu'une des ruines fouillée par Geist soit la maison observée par Nelson. 3.1.10.5 Survivants de Sivuqaq et de PugughileqLes habitants de Sivuqaq (Gambell) et Pugughileq (environ 10 km à l'est du cap Sud-Ouest) ont mieux survécu à cet épisode que ceux des autres villages ou camps de l'île, où la population s'est pratiquement totalement éteinte. A Sivuqaq, l'équipe de Hooper trouve environ trois cent personnes d'une population initiale de cinq cent ; ils ont survécu à la famine grâce à la consommation de leurs chiens et des peaux de morse qui recouvrent leurs barques et leurs habitats (Hooper 1887, cité par Collins 1937:23). Les notes de O. W. Geist comprennent une synthèse des événements survenus entre 1878 et 1880 ; cette synthèse, publié par Keim (1969:118-118), est basée sur des témoignages directs selon lesquels les habitants du cap Sud-Ouest [Pugughileq] ont survécu grâce à l'utilisation de filets à phoques, avec lesquels ils ont accumulé suffisamment de réserves de viande. Les habitants de Sivuqaq, qui n'utilisent généralement pas de tels filets à cause des vagues, essayent d'attraper des phoques de cette manière, mais ils restent bredouille. Certaines familles de Sivuqaq vont à alors à Pugughileq pour échanger de l'alcool contre de la viande : "
According to Anugutaq alcohol was the reason that food had been taken from
Southwest Cape. When people from Gambell came down, walrus meatballs would be
taken out of the underground caches. People would just cut them in half. Half a
meatball was traded for one bottle of liquor during that famine. (Aningayou 1989:52-53 ) Ces échanges impliquent rapidement un déficit en viande pour les habitants de Pugughileq ; la famine les touche alors aussi de plein fouet : " All the
people at Southwest Cape were stricken with hunger or sickness. People would dip
chunks of snow in very old oil and eat them. Seal-oil lamp wicks and old drain
oil from the waste container would be eaten. People were not able to feed their
children. (Ibid.:53) Il n'existe aucun
rapport précis sur les nombres de décès de Pugughileq ; au moins huit
personnes survivent aux événements selon le récit de Anagutaq, tel qu'il est
rapporté par Aningayou (1989:54). (Hooper 1887, cité par Collins 1937:23). 3.1.10.6 Causes du désastreLes causes de cette hécatombe sont floues. Selon les informateurs de Geist (Keim 1969:118), il semble que les Yuit ont affaire à deux famines, l'une précédant celle de 1878-1879 de quatre ans. Cette dernière est la plus dévastatrice. Selon Hooper (1881, cité par Collins 1937:23), les Yuit se plaignent d'avoir subi une longue période froide et tempétueuse, avec de grandes quantités de glace et de neige, ce qui les a empêché de chasser le morse et le phoque, donc de faire les provisions nécessaire aux hivers rigoureux. Ces conditions météorologiques défavorables sont certainement une cause importante de la famine des hivers 1878-79 et 1879-80, mais ne sont de loin pas les seules facteurs de cette décimation. Un autre facteur est certainement la consommation abusive d'alcool, sous forme de rhum obtenu des navires marchands ou des baleiniers de passage lors de leur escale d'octobre, c'est-à-dire peu avant la migration descendante des morses (Aningayou 1989:53-55 ; Hooper 1881, cité par Collins 1937:23 ; Hugues 1960:12 ; Keim 1969:118-119). Ces bateaux, comme nous l'avons souligné précédemment, font escale de plus en plus fréquemment à l'île St. Laurent depuis une trentaine d'années. Certains hommes de Sivuqaq semblent bien avoir " investi " dans l'alcool : " Aningayou's wife's grandfather [le grand père de Hilda Aningayou, cf. Aningayou 1989] had bought most of the whiskey. He drank some, but sold most of the whiskey to Kukulik [Kukulek] and Kialegak [Kiyalighaq, village près du cap Sud-Est] people. Whiskey was sold in ten-gallon barrels, ten and five-gallon containers, also in black glass bottles. Some of the bottles, however, had clear glass. " (Notes de Geist dans Keim 1969:121 ; ajouts de l'auteur entre parenthèses droites) Les Yuit, dont le métabolisme est particulièrement vulnérable au effets de l'alcool, sombrent probablement rapidement dans un alcoolisme annihilant qui réduit leurs succès lors des chasses aux mammifères marins, voire même leur volonté de partir à la chasse. Cet état de fait est illustré dans un propos recueilli par Geist à Kiyalighaq, près du cap Sud-Est : " Okhtokowyo's statements were that the people were always drunk, and when the ice came they did not wish to hunt ; they thought that there would be plenty of time to get their food later on. " (Ibid.:121-122) Et les marchands de passage en profitent alors certainement pour tenter de vendre des armes à feu pour lesquelles les chasseurs sont fascinés. Geist découvre deux armes parmi les ossements humains de la maison moderne n°3 de Kukulek (les restes humains sont des victimes de la famine) : " Two old, badly rusted double-barreled guns were found along the west wall on the upper sleeping platform on which four of the [dix-sept] skeletons lay. One of the guns with a carved stock was apparently of Russian make. The other had a smooth and one rifled barrel and what seemed to be a home-made stock. " (Geist et Rainey 1936:78 ; ajout de l'auteur entre parenthèses droites) Le changement qui s'opère progressivement dans l'armement des chasseurs n'est certainement pas sans conséquence pour les tableaux de chasse. Il faut développer de nouvelles stratégies pour l'utilisation de ces armes de grande portée, car un mammifère marin - phoque, morse ou baleine - dont le corps est touché mortellement par balle, coule rapidement s'il n'est pas entravé par un harpon basculant muni d'une ligne rattachée à un flotteur adapté. La chasse en mer ouverte nécessite un équipage de barque solidaire et efficace, et des esprits embrumés par le rhum ne favorisent certainement pas la réussite des entreprises cynégétiques. Pour illustrer ceci, reproduisons les mots d'un umialik - ou capitaine de barque traditionnelle - contemporain : " The challenges to survive are many in the coastal plain, and many are not given a second chance to test unsound judgment, where even the smallest error can be fatal. " (Anungazuk 1995:340) Il semble évident que l'alcool et les armes à feu jouent des rôles déterminants dans la tournure que prennent les événements. Faut-il, comme Collins et les Yuit de Sivuqaq, relativiser fortement l'importance de l'alcool et introduire l'influence d'une épidémie ? Certains témoins auraient observé des restes de nourriture dans des caches à viande des villages éteints (Collins 1937:24), alors que d'autres, plus nombreux, soulignent que les survivants, à bout de force, se mettent à consommer les chiens, les cuirs, les graisses et huiles anciennes, de la neige, etc. (Aningayou 1989:53 ; Hooper 1881, cité par Collins 1937:23). L'hypothèse qu'une telle situation de précarité a pu pousser certains à consommer de la chair humaine est soulevée par Geist lorsqu'il apprend qu'un marchand blanc a affirmé à des insulaires qu'ils auraient pu se sauver en mangeant de la chair de femme. Geist pose la pénible question à des témoins, et obtient un témoignage indirect positif : " [...] Ootillin somewhat to the embarrassment of the others volunteered to tell that during the hunger periods that the islanders had occasionally cut off the breasts of the women and used such portions as nutritious food. This he said he heard from his father and other men. " (Notes de O. W. Geist dans Keim 1969:122) Jusqu'à ce jour, un seul témoignage fait état d'une pathologie attribuable à une épidémie : " The disease was something like diarrhea. None of the people had been sick before, but then after the famine most of them died even after they had plenty of meat again. They were eating blubber which is believed to have caused the diarrhea. " (Ibid.:118) Des troubles des sécrétions digestives, pathologie qui doit certainement apparaître en cas de forte malnutrition, peuvent causer ces diarrhées. De plus, si de tels troubles sont associés à une intoxication, par exemple par l'alcool, ils provoquent encore plus certainement des diarrhées. L'hypothèse de l'épidémie ne peut donc pas être démontrée par cette pathologie. Et à ce jour, aucune analyse paléopathologique ne vient renforcer l'hypothèse épidémiologique. Bien que l'augmentation catastrophique de la mortalité sur toute la surface de l'île ressemble à la conséquence d'une épidémie, elle peut parfaitement être causée par une forte dégradation climatique temporaire associée à une désorganisation des chaînes de production et un désoeuvrement de leurs acteurs, on en veut pour illustration les termes de Hooper : " So long
as the rum lasts they [les Yuit] do nothing but drink and fight. They had a few
furs, some of which we tried to buy to make Arctic clothing, but,
notwithstanding their terrible experience in the past, they refused to sell for
anything but whiskey, breech-loading rifles, or cartridges. (Hooper 1881:11, cité par Collins 1937:23 ; ajouts de l'auteur entre parenthèses droites) 3.1.10.7 Nordenskjöld, ou " non-assistance à autochtone en danger "Pour conclure au sujet de cette catastrophe, il faut revenir brièvement à l'escale de Nordenskjöld, entre le 31 juillet et le 2 août 1879, c'est-à-dire durant l'été qui suit directement la grande famine de l'hiver 1878-79. Comme nous l'avons précisé ci-dessus, la " Vega " accoste dans une baie, près d'un petit village localisé à une quinzaine de kilomètres à l'ouest de Kukulek, c'est-à-dire probablement dans une des agglomérations visitées l'année suivante par le vapeur " Corwin ". Les Suédois rencontrent les habitants de ce village, mais il semble que la communication entre Nordenskjöld et les Yuit est sérieusement entravée par deux faits : (1) les Suédois ne semblent pas disposer d'un interprète parlant le yupik puisque, lors de leur escale précédente à Port-Clarence, sur la côte de l'Alaska, Nordenskjöld nous dit que les " Esquimaux de Port-Clarence ne comprenaient pas un mot de tschuktschis " (Edel et Sicre 1996:376) ; et (2) il affirme au sujet des Yuit de l'île St. Laurent, que " ... tous étaient d'une mendicité insupportable " (Ibid.:383). Cette mendicité est apparemment le seul signe de la tragédie qui se joue depuis l'hiver précédent sur toute l'île. Les enfants, les femmes et les hommes décrits par Nordenskjöld cet été-là s'éteindront tous avant l'été de l'année suivante. L'absence de communication et le refus de Nordenskjöld de répondre aux suppliques des Yuit a certainement entraîné une grande incompréhension dans les esprits de ces survivants démunis. Et cette incompréhension a encore dû croître quand les nouveaux venus inspectent quelques tombes aperçues près du village ; ils sont talonnés par les villageois, curieux de voir ce que ces étrangers veulent faire auprès des sépultures de leurs proches, peut-être entraînés très récemment par la famine, et cette présence " [...] d'une troupe d'indigènes qui accompagnait les naturalistes suédois dans leur excursions empêcha ces derniers de fouiller les sépultures et de recueillir quelques crânes. " (Edel et Sicre 1996:384) L'incompréhension mutuelle est à son paroxysme, et les explorateurs suédois repartent tantôt vers la Tchoukotka, laissant les Yuit de l'île St. Laurent à leur destin tragique. On estime entre 1000 et 1500 le nombre des victimes de la famine (Jolles 1995:226). 3.2 Implantation blanche occidentaleEn 1894, la première école et la première mission presbytérienne sont construites à Sivuqaq (Oseuk 1989:95), le principal village localisé près du cap Nord-Ouest. Durant les trois premières années de son existence, V. C. Gambell et sa femme en sont les instituteurs. Ils périssent noyés en 1898, lors de leur retour vers l'île, après une année d'absence sur le continent. Dès lors, le village de Sivuqaq est renommé Gambell en leur honneur (Collins 1937:24). Le début du 20ème siècle voit d'importants changements dans l'économie de l'île. En 1900, Sheldon Jackson (1834-1909), intendant des Missions Presbytériennes et de l'Instruction Publique, fait introduire un troupeau de renne originaires de Laponie (Oovi 1987:51). Le cheptel initial de 70 têtes, est débarqué en juillet et août 1900 du garde-côte " Bear " (quatre rennes ont succombé lors du débarquement). Au début, une famille Saami (Nils Person Sara, sa femme et leurs deux enfants) est présente sur l'île pour transmettre aux Yuit les connaissances nécessaires à la gestion du troupeau (Ibid.). La renniculture deviendra une composante primordiale de l'économie insulaire moderne. Dès 1908, certains troupeaux comportent déjà plus de 400 têtes (Toolie 1987:65). En 1914, quelques renniculteurs de Gambell décident d'installer un camp à quelques kilomètres à l'ouest du site décimé de Kukulek, sur la côte septentrionale de l'île (Toolie 1987:57-59). Ce camp devient rapidement le village de Savunga. Autour de ce village se concentrent surtout les activités liées à la renniculture et à la chasse au renard polaire. Au début des années 1970, Savunga compte environ autant d'habitants que Gambell, c'est-à-dire environ 400 personnes (Bandi 1984). Dans les décennies 1910-1930, la consommation de viande de renne devient importante pour les Yuit, surtout en automne. Pour le renne, la capacité de charge de l'île est estimée à 5000 têtes (Hughes 1960:151). Peu avant 1940, les renniculteurs estiment le cheptel à 10000 têtes (Ibid.:150), mais il semble que ce chiffre ait été largement exagéré puisque l'instituteur de l'île, lors d'un tour de l'île, estime le nombre de rennes à 2500 têtes (Ibid.:151). Bien entendu, la ponction annuelle (d'environ 10 %), opérée par les Yuit, sur un nombre total de 10000 têtes, a certainement fortement réduit la population. Des lois sont introduites en 1948 pour stopper tout prélèvement sur les troupeaux, de manière à repeupler le cheptel (Ibid.:152), mais cette décision démotive les renniculteurs, et arrive bien tard, puisqu'un nouveau comptage démontre que le troupeau compte entre 250 (estimation optimiste) et 50 bêtes (Ibid.:152). En 1954-1955, le nombre de rennes vivant sur l'île est de 80-100 têtes (Ibid.:153). Les principales causes de la forte réduction du cheptel sont une gestion déficiente qui mène à une surpopulation, entraînant l'épuisement de la toundra ; parallèlement, la ponction opérée par les renniculteurs était basée sur de larges surestimations des troupeaux. Certaines années, il fallut donc importer de la viande de renne d'autres régions de l'Alaska pour pallier au manque de viande (Ibid.:153). 3.3 Travaux archéologiques sur l'île St. LaurentPour ne pas surcharger ce chapitre, nous nous contenterons de présenter succinctement la liste des travaux anthropologiques et archéologiques effectués sur l'île St. Laurent entre 1912 et aujourd'hui. Les recherches plus spécifiquement en relation avec le site de Kitngipalak sont présentées dans le chapitre 4 " Etat de la recherche archéologique ". Pour éviter les redondances, la mention du type de recherche n'est signalée que pour les travaux non archéologiques (stricto sensu).
Entre 1973 et aujourd'hui, plusieurs travaux de terrains ont été menés sur l'île par des équipes américaines. Il s'agit principalement de fouilles de sauvetages et de sondages effectués dans le cadre de travaux d'aménagement, notamment en ce qui concerne la région de Gambell. A Kiyalighaq (Kialegak), au sud-est de l'île, des fouilles programmées dans un site d'habitat ont permis de mettre au jour un corps humain naturellement momifié, ainsi que du mobilier du Vieux Béringien et du Punukien. Le corps momifié est celui d'une femme, datée du Vieux Béringien qui porte des tatouages complexes sur les membres et sur le visage. Malheureusement, nous n'avons pas eu accès aux publications concernant ces travaux récents, ainsi qu'à d'autres publications plus anciennes (Bowers 1975, Bradley 1974, Dixon 1974, Forrer n.d., Holmes et Stern 1983, Kreher 1975, Masters et Zimmermann 1978, Oswalt 1957, Potosky et Potosky 1947, Putnam 1976, Smith 1975a, 1975b, Smith, Bradley, Kreher et Dickey 1978, Smith et Zimmermann 1975, Yarborough 1975, Yesner 1977). |
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